La Russie, notre meilleur allié

La Russie, notre meilleur allié

par Guy Mettan, président de la Chambre de commerce Suisse-Russie & CEI

Nos difficultés avec les Etats-Unis et l’Union européenne tournent à l’obsession et nous font oublier que, dans le monde, la Suisse n’a pas que des ennemis, et compte aussi des amis.

Aussi bizarre que cela puisse paraître, et par un curieux retournement de situation, la Chine, avec la signature imminente du premier accord de libre-échange, et la Russie, avec son invitation à participer aux travaux du G20 qui se tiendra les 5 et 6 septembre prochain à Saint-Pétersbourg, figurent désormais aux premiers rangs de nos alliés les plus fidèles.

Par les temps difficiles que la Suisse traverse, il serait sage de ne point l’oublier et de cultiver, avec toutes les prudences nécessaires, ces précieuses amitiés.

Après les relations calamiteuses de la décennie 1990, les échanges avec la Russie sont devenus très positifs depuis une dizaine d’années et ont franchi une nouvelle étape avec la médiation suisse après le conflit avec la Géorgie de l’été 2008 et la décision russe d’inviter la Suisse aux préparatifs du G20 de 2013.

Les Russes avaient même invité la Suisse à la table officielle du sommet, mais les autres membres ont refusé cet honneur. La Suisse devra donc se contenter des hors-d’œuvre et des desserts. Ce qui est loin d’être négligeable.

C’est ainsi que, depuis décembre 2012, la Suisse peut participer à de nombreuses réunions et groupes de travail, et en particulier aux réunions trimestrielles des ministres des Finances et des gouverneurs de banque centrale. Pour notre pays, il s’agit d’une reconnaissance de son statut d’acteur majeur dans le domaine financier mondial, et d’un moyen de satisfaire une vieille ambition. C’est aussi une occasion de confirmer les liens privilégiés avec la Russie et de poursuivre le dialogue financier initié par la signature du Mémorandum de septembre 2011.

Le G20 donne aussi l’occasion à la Suisse de faire valoir son expertise et ses points de vue sur des sujets aussi différents que la mise en œuvre des standards de régulation financière (Bâle III), l’assainissement des finances publiques (notre modèle de frein à l’endettement intéresse beaucoup les Russes), la mise en œuvre des mesures pour relancer la croissance ou la durabilité énergétique. Enfin, la Suisse a l’opportunité de participer aux discussions sur le problème No 1 du moment, à savoir la fiscalité transfrontalière, en s’engageant pour que les critères (échange d’informations automatique par exemple) soient les mêmes pour tous.

La coopération entre les deux pays est aussi très active du côté de l’OCDE. Après son entrée à l’OMC, la Russie a fait acte de candidature à l’organisation économique. L’examen d’entrée est assez sévère, notamment en ce qui concerne la lutte contre la corruption, la transparence des marchés de capitaux, la sécurité du droit ou l’indépendance de la justice. La Suisse soutient cette candidature et met à disposition son expertise dans ces domaines. En matière de transparence fiscale, Berne est aussi très active dans le Forum mondial sur la transparence et l’échange de renseignements à fins fiscales, et dans la lutte pour diminuer l’érosion fiscale (Base Erosion and Profit Shifting, BEPS) suite au mandat donné à l’OCDE par le G20 l’an dernier, un phénomène qui commence à préoccuper sérieusement le gouvernement russe.

Cette excellente collaboration institutionnelle a été marquée ces dernières semaines par deux initiatives liées au monde des affaires. Le 28 mai, la Suisse a accueilli à Genève une conférence internationale sur la transparence des marchés de matières premières et, le 18 mai, Lausanne a accueilli un premier Forum de l’innovation helvético-russe de haut niveau.

Côté business, la crise chypriote et la méfiance des Russes à l’égard des places financières anglo-saxonnes avaient d’abord laissé entrevoir un transfert massif de capitaux russes vers la place financière suisse. Celui-ci a bien lieu, mais à une échelle somme toute modeste. Les banques restent discrètes et, après les déboires américains, se font beaucoup plus vigilantes sur l’origine des capitaux. Singapour, plus que Dubaï, a pris le relais comme hub offshore pour les capitaux russes. Mais la tendance reste favorable, et Genève est attractive à cause de sa neutralité, de sa proximité avec Moscou, de l’importance de ses équipes de gestionnaires russophones et de ses commodités touristiques.

Ce qui a changé ces derniers mois, c’est la baisse de la fièvre de voyages à l’étranger de la nomenklatura et des achats intempestifs de biens immobiliers. Les nouvelles dispositions prises par le gouvernement russe ont mis fin aux innombrables voyages d’études et de loisirs des élus, des responsables gouvernementaux et provinciaux et des hauts fonctionnaires, et interdit l’achat de résidences secondaires à l’étranger. La circulation des capitaux n’est pas encore touchée. Mais il serait prudent d’y songer car l’Etat, comme partout ailleurs, est aussi à la recherche de nouveaux revenus que le pétrole et le gaz ne suffisent plus à assurer. L’évasion permanente des capitaux hors du pays commence à inquiéter en haut lieu.

Au niveau des entreprises, le climat reste positif et les échanges se poursuivent. Début septembre, une délégation économique romande se rendra à Kazan, au Tatarstan, dans la foulée des liens noués en 2009 lors de la semaine vaudoise à Moscou. En octobre, une visite d’affaires est prévue dans la CEI, au Turkménistan, république plus exotique, mais riche en pétrole et en gaz et dont le président avait été reçu en visite officielle à Berne l’an dernier.

La Suisse, à ce stade, n’a pas à s’inquiéter car elle reste un partenaire privilégié de la Russie, ne serait-ce que parce qu’elle est hors de l’Union européenne et donc à l’écart des enjeux géopolitiques. Mais cela signifie qu’elle doit anticiper les évolutions à venir, et donc le fait que Moscou voudra aussi signer un accord sur l’échange automatique d’informations dans le cadre des futurs accords bilatéraux, et sur le fait que la période est encore très favorable pour faire avancer les négociations sur un accord de libre-échange avec la Russie, ou plutôt avec l’Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan, malgré les difficultés de discuter à quatre. Dans les circonstances actuelles, et malgré quelques restrictions à prévoir à moyen terme, la Russie reste de loin le meilleur allié de la Suisse sur la scène internationale.

Source: Le Temps du 24/6/13

Quelle:
http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=4006

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